DES RACINES A L’ECLOSION
decembre 08 gustav magazine

COMME UN AIR DE ‘AIN’T IT FUNKY NOW’ PLANAIT SUR L’EUROPE AU DÉBUT DU MOIS DE NOVEMBRE. DEUX ÉVÉNEMENTS MAJEURS DE LA SCÈNE BBOY SE PROFILAIENT, DEUX JAMS COMPLÈTEMENT DIFFÉRENTES MAIS PARFAITEMENT COMPLÉMENTAIRES. L’ADÉQUATION DE LA MÉDIATISATION ET DU RETOUR AUX SOURCES, L’OCCASION DE FAIRE LE POINT SUR LA PLACE DE LA BREAKDANCE AUJOURD’HUI.
Un des 4 pilliers du Hip Hop, le Bboying tient ses racines des block parties des 70s, époque où Kool Herc volait les plaques de jazz et de funk à son père et expérimentait les premières heures du DJaying dans le South Bronx. Indifférence du gouvernement, déclin économique, formation de ghettos raciaux, le quartier est devenu sur-violent dans les 60s notamment avec la construction du Cross Bronx Expressway amenant à la destruction de centaines et centaines de résidences.
Face à ça, pour les jeunes afro-américains et portoricains, la danse se profile comme une alternative à la guerre des gangs. Les gamins trop jeunes pour entrer dans les clubs s’approprient la breakdance et s’apprennent les pas les uns aux autres dans leurs salons ou leurs cages d’escaliers. Pas d’école, et même si on peut retrouver des ressemblances avec la capoiera angolaise et brésilienne, la rumba cubaine ou le kung-fu chinois, leur seul maître c’est James Brown.
Le breakdance a évolué dans un contexte géographique et temporel très spécifique, comme le précise Crazy Legs du Rock Steady Crew dans le livre de Jeff Chang ‘Can’t Stop Won’t Stop’. « On n’avait pas la moindre idée de ce qu’était la capoeira, mon pote. C’était le ghetto ! Y avait pas d’école de danse, rien. A ma connaissance, y avait qu’une école de ballet sur Van Nest Avenue, dans le Bronx. Notre influence directe, c’était James Brown, point barre. ».
De plus en plus de jams se sont développées dans la rue, les bboys bougeant de quartier en quartier pour trouver des mecs à affronter. Dans les ciphers des fêtes à Herc, ils rentraient comme des guerriers près à dominer le cercle. Il fallait être là pour déchirer la piste, se faire sa réputation et ne pas avoir peur de s’écorcher dans les bouts de verres. Parfois apaisant les querelles, parfois les aggravants, le style avait valeur d’agression, et les bboys jouaient à la surenchère pour dominer leurs adversaires.
A cette époque, la breakdance se dansait encore debout, puis vers la fin des 70’s on est passé du toprock à des descentes au sol. Au fur et à mesure freezes et spins se sont incorporés.
Dès le début des années 80 un nombre incroyable de spots, soirées, shows dédiés au bboys ont émergés aux US et la breakdance se médiatise, notamment au travers de films comme Flashdance, où le Rock Steady Crew apparaît, ou Wild Style, le premier film sur la culture hip hop. En 1982, la venue de la Zulu Nation lors du ‘New York City Rap Tour’ à Londres, Berlin et Paris, annonce le point de départ de cette culture en Europe.
25 ans plus tard, la donne a changée. La rue est hip hop et le hip hop fait vendre par millions.
Où en est la breakdance là dedans ? Evolution et médiatisation de la discipline ont transformé cette danse de la rue en véritable show. Des compétitions internationales ont germé partout dans le monde, du 1 to 1 au battle de crews, aujourd’hui des milliers de bboys et bgirls se déplacent.
Face à la quantité est-ce que la qualité perdure ? Difficile de juger, mais une chose est sûre, c’est que cet automne en Suisse et en France, on a eu droit à la crème des events…
Road trip entre Lausanne et Paris…
2/11/08, Palais de Beaulieu-Lausanne, Quatrième édition de Circle Kingz.
Lancé en 2005 par Amjad (7$ Crew), Circle Kingz se pose comme la réponse à tous les events de Bboys pas vraiment faits pour les Bboys. Pas de cercles, juste des scènes, peu de temps de danse, en rien l’essence de ce qu’est le Bboying n’était réellement mis en avant. C’est dans cette optique d’un retour aux sources que le Circle Kingz a été créé. En 3 ans, il est devenu une référence pour les Bboys du monde entier, en devenant la jam 2vs.2 la plus underground et la plus fraiche du 21ème siècle.
Cette 4ème édition marque d’autant plus ce désir de revenir aux racines de l’ambiance des block parties d’il y a 25 ans. Cette année donc les qualifications ne se font plus en battle mais place importante est faite au ciphers (ou cercles). On assiste à un Palais de Beaulieu ambiance cave de Crotona Avenue en 79. Plus de 200 Bboys s’affrontent dans des cercles pendant près de 2h.
Les juges fondus dans la masse pêchent les 8 meilleurs teams pour la finale où ils affrontent le ‘Great 8’, teams qualifiés d’office, vainqueurs des Circle Princz (jams de qualifications organisées aux 4 coins du globe : Brésil, Corée, Pologne, Italie, France, Allemagne, Espagne…).
Des qualifications aux finales, les platines passent de Skeme Richards (Rock Steady Crew) aux mains de Woodoo et Green Giant sans ne jamais interrompre le son et avec toujours la même qualité…des heures de funk comme rarement on a pu écouter ces dernières années. L’ambiance est incroyable, le niveau aussi, tout le monde est là pour la passion ou la découverte d’une culture, initiés ou spectateurs, peu importe.
Les finales voient s’affronter les deux norvégiens du Cockroach Crew contre Skim & Wing du Jinjo crew, vainqueur du Circle Princz de Corée. Le son reste maître des mouvements des danseurs, les norvégiens impressionnent par leur maîtrise du beat et les coréens par leur technique et leur style. Après 4 rounds et deux routines, les kings sont sacrés, l’attitude et la précision du Jinjo Crew prend le dessus et laisse la Scandinavie sur le parquet.
C’est assez difficile de raconter cet event avec des mots, c’est quelque chose à vivre, même les meilleures vidéos ne peuvent retransmettre l’énergie qui planait sur le spot. Ce n’est pas pour rien que tous les bboys et bgirls qu’on a croisé après l’event, nous on dit la même chose… THIS IS THE SHIT !
Deux jours plus tard, changement d’ambiance, changement de décors, on prend place à la capitale européenne du hip hop, Paris, pour la 5ème édition du très prestigieux Red Bull BC One. Après Bienne, Berlin, Sao Paulo et Johannesburg, les seize meilleurs bboys de la planète vont se retrouver dans l’arène pour la plus importante battle un contre un.
Mais quelle loose, je me retrouve seule. Après-midi presse, j’arrive à la bourre. Les bboys s’entraînent et font 1000 interviews, jamais je n’arriverais à choper Wing et Menno, qui étaient aussi présents à Lausanne. Bingo ! On doit dégager, putain qu’est-ce que je me sens seule ! L’atmosphère n’est pas aussi friendly que dimanche, on sent qu’il y a de la pression et de l’enjeu.
Le lendemain, Jour-J, rdv au 104, haut-lieu de la création artistique parisienne. Merci Red Bull pour les petits fours qui nous accueille, et en plus on a le droit de boire du champagne sans taurine, fantastique…rituel du journaleux.
L’event est orchestré comme un vrai show. Le MC des Dilated People Rakaa Iriscience himself host la soirée, les juges montrent leurs skills en entrant sur scène : Lilou, charismatique membre du Pockemon Crew et vainqueur du BC One 05 est critically acclaimed, Ivan Urban Action Figure, Bboy inoubliable des 90s pose comme il se doit un enchaînement de flips. Ils sont suivis par le dominateur de la scène espagnole Extremo, Hong 10 le champion du monde 2006 et l’allemand #mce_temp_url#Storm, légende du hip hop européen. C’est au tour des bboys de se présenter, le public chauffe.
DJ Tee en place, la battle commence…
Au premier round, Cico, un italien au style d’un goût dou… très italien, sort Just do it. Première déception, Cico manque de musicalité, Just do it semblait se réserver pour la suite. Phase suivante, pas de doute, Taisuke, sort sans trop d’effort le jeune Venezuelien, Lil G. Jusqu’en finale Taisuke tient tête à tous et il ridiculise Cico en quart, qui continue à faire les mêmes tricks depuis des années. Le japonais des Zulu Kings le tient par le rythme, tout est posé impeccablement sur le son.
Sûrement une des meilleures battle de l’event, Kid David vs. Lil Ceng. La suite, Baek gère difficilement face à Pelézinho, Mounir met une raclée à Nasa qui break avec un style étrange (on se demande ce qu’il fait là d’ailleurs), Kolobok partage les avis mais tiendra jusqu’en demi, effet outsider peut-être, mais son originalité n’y est pas pour rien. Lil Kev ne prend aucune voix pour lui, dur à encaisser il a pourtant bien danser. Menno a vraiment un flow et une technique étonnante mais son manque de précision donnera raison à Kolobok en quart. Wing de son côté emmerde un peu, il ne rentre jamais le premier dans une battle, et il commence doucement.
Mais au fur et à mesure des rounds, le niveau monte sévèrement, et il évolue avec. Même si comme toute discipline artistique, le jugement est difficile et des fois subjectif, après l’avoir vu à Lausanne, on sait ce qu’il peut donner et on n’est pas étonné de le voir en finale.
Entre les tours, Red Bull fait venir des invités de choix…la team Juste Debout, le beatboxer Eklips… mais pour moi, même si le spectacle est là, il manque quelque chose. Peut-être le fait que l’on soit simplement spectateur ?
La finale est annoncée, Wing vs. Taisuke, du 100% asiat’. On bouillonne, et on a raison. Les 4 rounds sont malades, Taisuke est vraiment la révélation, chacun de ces pas montre qu’il habite la musique. Et Wing impressionne avec des combinaisons incroyables. Ça sera finalement le couronnement du coréen, pour la deuxième fois en une semaine.
Intéressée d’avoir les avis des bboys présents aux deux events, je ne suis absolument pas étonnée de ce qu’ils pensent. Circle Kingz reste pour eux sûrement le meilleur événement de bboying, celui qui donne envie de danser, qui rappelle à chacun pourquoi ils sont là, et l’essence, les racines de cet art. Le Red Bull BC One, pour tout bboy invité, c’est la consécration. Pour une fois, l’accent est mis sur leur médiatisation, dans des conditions professionnelles. Ils ne veulent pas avoir à choisir entre ces deux genres d’events, ils ont besoin des deux, et ne conçoivent pas la suite sans.
Dans toute activité niche, il est important de faire la part des choses et de comprendre l’importance de chaque type d’organisation pour l’avenir d’une discipline. La breakdance touche aujourd’hui énormément de monde, et sans ce genre d’évènements, l’évolution serait incertaine.
Jeudi 6 novembre retour en Suisse, ‘Ain’t it funky now’ toujours dans la tête.
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