FIXED GEAR

DELIRE CEREBRAL

september 08 gustav magazine


SITUATION SECTAIRE DU CYCLISME, LA DOPE ET LES TENUES AFFLIGEANTES, UN SPORT PEU SEXY POUR NOTRE GENERATION SPECIALISTE DE L’EXIGENCE DU COOLISME EN MATIERE D’ACTIVITES PHYSIQUES.

MAIS PLUTOT QUE D’INVENTER ENCORE DES SPORTS HYBRIDES ET STUPIDES COMME ON PEUT EN VOIR FLEURIR ET FANER TRES VITE, C’EST DANS LES ARCHIVES CYCLISTES QUE DES RIDERS ONT RECUPERE UN BIJOU ELLITISTE D’UN DES SPORTS LES PLUS REPANDUS. RETOUR SUR LA PLUS EXTREME ET UNDERGROUND DES CULTURES POPULAIRES.


9 juin 2007, San Francisco – Le Victoria Theater est plein à craquer. La rue aussi, d’ailleurs. Des centaines de bikes s’entassent. Gabe Morford et Mike Martin s’apprêtent à célébrer l’aboutissement de 2 ans de travail. La culture fixie se prépare à apprécier ce qui va devenir la référence du mouvement. Le film est lancé. Ovations, frissons, cris, applaudissements, c’est comme si toute une communauté allait enfin se découvrir. Bienvenue à la première mondiale de la vidéo MASHSF.

Ces 54mn de ride extrême à travers SF ont certainement été les plus importantes minutes pour l’émancipation du fixed gear urbain. Honneur à la scène de Frisco, considérée comme pionnière dans le domaine: les riders enchaînent des downs incroyables à travers la circulation, en alternance avec une approche complètement freestyle proche du BMX.


Mais c’est seulement en saisissant le fonctionnement de ces vélos que l’on comprend toute la difficulté du sport, mais aussi l’engagement monstrueux de ces cyclistes hors norme. La roue arrière est complètement liée au tour de pédalier, il n’y a pas de roue libre, le pignon est fixe. On ne peut jamais s’arrêter de pédaler: si un des pieds vire de la pédale, avec la vitesse il est quasiment impossible de reprendre le mouvement, surtout en pente. Pour freiner, il faut gérer, balancer son poids sur un mouvement arrière des pédales, résister à la pression pour ralentir voire complètement appuyer pour faire des skids (dérapages), souvent le seul moyen de s’arrêter. Quand bien même certains gardent un frein avant, question de vie ou de mort, pour les plus puristes d’entre eux la composition des vélos est minimale, allégée, et c’est ce qui en fait aussi toute l’élégance et la finesse.

Le fixed est un objet de désir, une recherche de perfection esthétique, un objet très personnel que chaque rider customise avec de vieux cadres. Même si les pignons fixes sont à la base des vélos techniques, dont l’utilisation première est censée être la course sur piste, depuis quelques années le phénomène s’est transformé en véritable culte de SF à Tokyo, en passant par NYC, Londres ou Paris.


Cette influence urbaine, on la doit avant tout aux messagers, qui ont amené ce moyen de transport dans les rues américaines, et notamment à San Francisco et New York. L’histoire est longue, chaque ville a son passé, ses pionniers et ses courses. A NYC, ce sont les Jamaïcains, les Trinidiens, tous ces kids originaires des Caraïbes qui étaient les premiers à rider des track bikes dans les 80’s (oui, il y a une infinité d’appellations… pignon fixe ou roue fixe en français, fixed wheel à Londres, fixie pour les intimes…). La scène était fat, le point de chute Washington Square Park et Eddie Williams (a.k.a. Fast Eddie) l’un d’eux. Véritable légende, coursier c’est sa vie, et quand on voit la passion qu’il livre à ces vélos depuis plus de 25 ans, on se dit qu’il y a forcément une approche physique complètement addictive.

Effectivement, les sensations n’ont rien à voir avec le vélo que la plupart d’entre nous connaissent. Certes le BMX, le mountainbike sont des pratiques très intensives et ludiques à la fois, mais la relation entre le cycliste et son fixie est beaucoup plus intense. La sensation de faire corps avec la roue arrière, le slalom au milieu de la circulation, le fait de devoir toujours être attentif à ce qu’il se passe autour de soi pour pouvoir anticiper au maximum et prévoir son échappatoire, tous ces paramètres rendent le fixed beaucoup plus proche de la glisse. La pratique en devient une drogue, un délire cérébral.


Bien que le bike ait une histoire beaucoup plus populaire et beaucoup plus ancienne que le skate ou le surf, qu’il y a beaucoup plus de vélos que de voitures dans le monde, la pratique du fixed rappelle les débuts de ces disciplines, l’origine de tous ces sports alternatifs avec tout ce que cela implique : une culture profonde, la liberté, un lifestyle décalé et des pratiques complètement novatrices. C’est de là que sont nées toutes ces scènes underground.

Le fixed deviendrait-il alors la nouvelle pratique de skateurs reconvertis? De surfeurs devenus citadins? Oui, c’est à peu près ça, et bien plus encore. Bien plus, parce qu’à la base le vélo touche tout le monde. Cercle quand bien même restreint, des anciens coureurs aux jeunes urbains, la pratique se fait de plus en plus fréquente dans des milieux plus ou moins confidentiels.

Connaissant aujourd’hui l’engouement et le business que drainent les boardsports, il est évident que l’on se pose la question sur le devenir du fixed. Bon nombre de marques immergées dans la street culture ont déjà produit leurs fixie (Obey, Kulte, Rogue Status…) en collaboration avec des Fuji ou des Bianchi, mais ça reste dans un environnement proche et logique. Mais le jour où des grosses marques comme Mountain Dew ont approché des riders new yorkais, la réaction a été immédiatement et radicalement négative. L’esprit est encore suffisamment conservé pour ne pas vouloir transformer cette culture conviviale et respectueuse en une discipline commerciale.


Le sport aujourd’hui vit donc grâce à la dynamique des crews, et les scènes se développent avec chacune leurs spécificités. Bien entendu, celle de San Francisco est très connue et impressionne pour ses tracks en descente. Scène initiatrice des Critical Mass (rassemblement cycliste mensuel ayant lieu aujourd’hui partout dans le monde), berceau du crew MASH, elle reste la vitrine mondiale, bien que beaucoup se demandent l’intérêt autre que suicidaire de rider sans frein dans SF!

NYC connaît plus ou moins la même histoire que San Francisco, mais sa configuration et son traffic lui donne une approche différente. Chicago, Portland, Seattle, un bon nombre de villes aux US voient la pratique en pleine expansion. A Paris, la communauté s’agrandit et à Londres, le freestyle est en train de se développer sérieusement, notamment grâce au Fixed Gear London Crew. Venant tous d’horizons sportifs différents, leur point commun c’est la rue et d’avoir, à la base, choisi le fixed comme moyen de transport.

Odge et Andy viennent du skate et sont les fondateurs du crew. Romain Camus et SuperTed viennent du BMX. Le fixed est devenu pour eux n’ont pas une pratique sportive mais une manière de vivre, c’est quasi du 24/24. Nous avons posé quelques questions à Odge et Min-AI, une demoiselle qui y va no brake


ODGE

Age…27

Motto…Regarde en avant

Discipline…Créative

Ride depuis…2 ans et demi

Combien de temps passes-tu sur ton fixed ?
Au mieux, toute la journée, au pire juste 2mn, le temps de la ride jusqu’au coffee shop et de revenir jusqu’au studio et y rester scotché tout le reste de la journée.

Et combien de temps à le customiser ?
Tous les jours j’y fais quelque chose.

Combien de bike as-tu ?
Là, j’ai 4 set-up.

Qu’est-ce qui t’as amené au fixed ?
Au début c’était un moyen de me déplacer, substitution de la voiture dans le centre de Londres. Pas besoin d’attendre, tu vas où tu veux quand tu veux sans perdre de temps. C’est vraiment un outil pour voyager dans la jungle urbaine. Je déteste attendre dans les métros ou les bus. Quand je skatais c’était la même chose, mais je suis un peu plus âgé maintenant  donc je ne peux plus vraiment pratiquer les tricks comme avant. Entre le skate et le bike, il y a une liberté similaire, tu n’as aucune règle, aucune contrainte. Puis pour ceux qui viennent du BMX ou du skate, qui ont l’habitude d’une dimension freestyle, ils peuvent aussi apporter ce background au fixed. Donc combiner à la vitesse de la ride en fixie, les feelings sont incroyables.

Comment s’est passé la rencontre avec le Fixed Gear London Crew ?
La première fois que je les ai vus c’était à Critical Mass, une course mensuelle dans Londres. On ne s’est pas vraiment parlé mais on admirait les bike de chacun. On s’est revu peu de temps après et c’est là que j’ai connu le crew. Il n’y avait encore que quelques membres, c’était assez nouveau. Depuis je ride avec eux et je suis partie intégrante de ce qu’est l’organisation aujourd’hui.

Penses-tu que cette discipline pourrait devenir professionnelle? Enfin, est-ce que tu le souhaiterais? Il ne semble pas que cela soit vraiment l’esprit…
Ben, les partenariats commencent à se multiplier. Si les riders sont sponsorisés et reçoivent des bikes et composants, alors le milieu a déjà atteint un certain statut professionnel. C’est bien et ça aide les riders à être plus impliqués dans la scène, ça motive les jeunes, et ça montre que l’industrie du vélo est en bonne santé.

Tu es de Londres mais y a-t-il une autre scène que tu affectionnes ?
En mars 2008, on a organisé un trip avec 12 riders du crew. On a pris l’Eurostar et nos bikes jusqu’à Paris. C’était cool de retourner dans une ville que je connais vraiment bien. Mais la grosse différence c’est qu’on a pu découvrir et explorer Paris beaucoup mieux, comme on était en bike. J’ai fait aussi une petite ride à Frankfort, en Allemagne. J’ai emprunté un bike et le pignon était beaucoup trop lourd, mais cool quand même. J’aime beaucoup la qualité des routes dans les villes en Europe continentale. Le bitume est super lisse, et les voies plus larges qu’à Londres. Avec la sortie de MASHSF, San Francisco a l’air d’être une place incroyable à rider, comme le Japon et l’Asie. Ces spots sont sans aucun doute sur la liste de mes futurs trips.

Selon toi, quel rider maîtrise tous les autres ?
SuperTed est vraiment mon rideur préféré, il me fait sans cesse halluciner.

Mais je dois dire aussi que Romain, en très peu de temps, a masterizé un nombre incroyable de tricks avec trop de style.

Min-Ai ride avec vous il me semble, ton avis sur la gente féminine ?
C’est cool de voir des filles s’impliquer dans le fixed gear. Elles sont autant déterminées que les gars, et ça se voit quand elles veulent apprendre des tricks. Tout le mouvement du fixie est très progressif, les hommes et les femmes rident ensemble, ça contribue à créer une communauté cycliste plus harmonieuse. C’est cool aussi de voir le nombre de couples qui rident ensembles. Et les filles sont passionnées, elles sortent ensembles en fixed. J’adore voir des filles bien habillées ridant un beau bike. Sublime!


MIN-AI

Age… 28

Motto… Est-ce que tu peux m’aider à réparer mon bike ?

Discipline… Eviter les bus et les camions! J’utilise principalement mon vélo pour me déplacer. Mais je vais souvent voir des potes pour m’amuser et pratiquer quelques tricks. Je veux faire de la piste aussi bientôt, ça à l’air bon!

Ride depuis… Seulement une année

Et tous les jours ?
Oui! Je ride principalement pour aller au taf mais aussi avec mes potes. Il y a souvent des grosses courses organisées. La dernière où je suis allée c’était une course costumée version haute-société, sur le concept du Monopoly. Il faisait nuit et pleuvait comme pas possible, donc on n’a pas tous fini la course (y compris moi), mais il y avait plus de 150 riders sur des fixed gear retournant les rues de Londres et habillées avec des costumes incroyables. C’était vraiment cool.

Tu as combien de bikes ?
Un pour le moment, mais y en a un autre en préparation

Qu’est-ce qui t’as amené au fixed ?
Les amis, tous simplement.

Ça fait quoi d’être une femme dans ce sport de malades, soit dit en passant !
Je ne fais pas de compétitions donc pour moi ce n’est pas un sport. Mais j’ai vu des filles qui faisaient du freestyle aussi bien que les mecs. Les hommes et les femmes rident les uns contre les autres en contests. C’est clair que les filles qui rident attirent beaucoup l’attention des gens en général, surtout quand tu fais du trackstanding au feu rouge! Je pense sérieusement que les fixies attirent les femmes, contrairement au BMX ou au skate, c’est élégant et très esthétique, mais tu peux aussi faire des tricks et vraiment t’amuser.

Est-ce que les gars sont plus cool avec les filles que dans le skate par exemple? (c’est toujours difficile pour une fille de rider dans un skatepark parmi des dizaines de gars)
Le fixed, contrairement au skate ou au BMX, n’est vraiment pas une discipline sexiste ou dominée par les hommes. Je dois dire que tous les gars avec qui je ride sont vraiment cools, ils sont toujours partants pour nous aider et nous donner des conseils (et en plus la plupart sont vraiment choux!). Je ne me suis jamais sentie isolée, et ce sont mes potes de Fixed Gear London (que des mecs) qui m’ont encouragé à chopper un bike, ils me soutiennent depuis le début, même quand il faut réparer mon fixie !

Tu rides avec d’autres filles?
Oui. Je connais beaucoup de filles qui rident des fixies et on se voit assez souvent. Il y a un collectif féminin à Londres qui s’appelle «The Trixie Chick ». Elles se rassemblent une fois par semaine pour s’apprendre des tricks les unes aux autres, rider et, bien-sur, boire quelques bières ! Je me suis faite vraiment pleins de potes avec la ride.

Une anecdote ?
Un jour, je me suis accidentellement super glue aux pédales de mon bike. En fait, mes sangles ont pété et j’étais vraiment pressée, alors juste avant de partir, j’ai giclé plein de colle sur ma chaussure. Dans mon stress, j’ai pas laissé assez de temps à la colle de sécher et c’est qu’en m’arrêtant à un feu sur la route que j’ai réalisé que ma chaussure ne voulait pas s’enlever de la pédale.
Il y’avait un bus à côté de moi, alors je me suis appuyée contre pour essayer de décoller ma shoe du vélo. Mais le feu a tourné au vert et le bus a commencé à avancer! Je ne pouvais rien faire que de me laisser gentiment tomber sur le côté. C’était assez embarrassant! Les gens qui me regardaient n’arrivaient pas à capter ce que j’étais en train de faire et comment j’avais fait pour tomber comme ça!

Une grosse boîte ?
Ces jours j’ai l’impression de tomber tout le temps…Je me suis collée 4 boîtes en 3 semaines! Rider dans Londres ça peut être assez chaotique à l’heure de pointe. Aucun des crashs n’étaient de ma faute, mais le plus chiant c’est quand les gens remarquent que tu n’as pas de freins (visibles), automatiquement, ils vont assurer que le carton c’est de ta faute! La dernière fois, un gars a ouvert la porte de sa voiture sur moi, c’était complètement inattendu parce qu’il était à un feu rouge, et j’étais sur la piste cyclable! je me suis vraiment énervée, donc je pense qu’ils vont faire attention maintenant!!!

Est-ce que t’as déjà participé à des courses? Légales ou illégales?
J’ai participé à quelques contests de track-standing mais juste pour m’amuser. Et je suis allée à quelques Alley Cats, qui sont des courses illégales.
Le fixed gear est sûrement l’un des sports les plus passionnants et les plus enivrants. Je recommande à tout le monde de s’y essayer, car c’est probablement l’une des plus intenses histoires d’amour qui est en train de naître entre des rideurs et leurs bikes.

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