JUDITH SUPINE

june 08 gustav mag switzerland


INTRIGUANT, DERANGEANT, AMUSANT… L’ART VU PAR SUPINE EST UN FRAIS MELANGE DE COLLAGES ET DE PEINTURES QUI INTERPELLENT. IL VOLE LES IMAGES DANS NOS POUBELLES POUR SE LES REAPPROPRIER A UNE SAUCE PLUTOT NON CONVENTIONNELLE, AVEC HUMOUR, IRONIE ET DERISION. ET QUAND ON LES CROISE DANS LA RUE, ON NE PEUT QUE S’INTERROGER SUR SES PORTRAITS LUDIQUES, JE VOUS JURE QU’ON PEUT PASSER UN MOMENT A LES OBSERVER… BIENVENU DANS L’ETRANGE MONDE DE JUDITH SUPINE


La première fois que j’ai été confrontée à du Judith Supine, j’ai été complètement fascinée par ses collages. Intrigants, amusants, ironiques, on prend un malin plaisir à essayer de décrypter le message sous-jacent…

Le monde de Supine est énigmatique. Rien que le nom est une énigme à lui tout seul ! Après avoir découvert ses installations dans les rues de East London, je me suis interessée à cet artiste. Je m’attendais à trouver une femme couillue qui arpente les rues pour frauduleusement afficher ses caricatures ludiques et dérangeantes à la fois.

Que neni, Supine est un homme et c’est sûrement l’info la plus simple à trouver. Après quelques emails envoyés à droite, à gauche, j’ai réussi à entrer en contact avec lui pour une interview, puis plus de nouvelle. Au fur et à mesure de mes recherches, je commence alors à comprendre pourquoi le personnage est si mystérieux, et imaginatif. Atteint de l’incapacité physique de parler, il n’a pu dire son premier mot qu’un mois après sons 17ème anniversaire. Alors comme tout bon autiste, pour communiquer, il dessine.

L’art a été le seul moyen de faire passer ses messages pendant de nombreuses années.


Aujourd’hui, le trentenaire de Brooklyn continue sa voie et fait de la rue son terrain d’expression. Associant le collage et la peinture, il crée des caricatures qu’il n’hésite pas à mettre en scène dans des lieux incongrus pour provoquer la controverse…

un collage sur la vitrine du bureau de recrutement de l’US Army à Times Square, représentant Condi regardant un homme plein de sang et portant une TV affichant des candidats à l’armée ;

une installation flottante sur l’East River de NYC, utilisant le visage du poète irlandais Thomas Kindsella, habillé d’un maillot ma foi très sexy en résille ;

ou encore un personnage de 15m arborant un tee-shirt « I love NYC » suspendu au Manhattan Bridge.

Ce dernier a provoqué une grosse polémique sur le blog Gothamist, certains ne comprenant pas comment on peut s’extasier devant une œuvre aussi stupide… Le collage de Times Square a aussi fait beaucoup parler suite à la vidéo postée sur Youtube, engageant le débat sur la guerre en Irak.

Mais c’est justement le street art qu’on aime, celui qui déchaîne les passions et partage les avis, qui choque ou qui amuse.


Inspiré du golden age de l’art punk et du DIY, il trouve ses images dans des magazines récupérés au fond d’une poubelle, dans des sex shops en faillite ou encore dans la chambre de sa sœur. Tout est à base de matériel rudimentaire : un cutter, un stick de colle, des peintures bas de gamme, des magazines miteux… Il découpe grossièrement, colle, recolore et agrandit ses collages avec un photocopieur. Ses posters peuvent être le résumé en une seule image d’un fait, d’un avis, d’une polémique, utilisant des visages connus ou anonymes.

Comme des Banksy ou des Faile, il n’a pas choisi de faire son one-man show dans des galeries bien établies. Il a préféré choisir des espaces plus confidentiels, comme la Leonard Street Gallery à Londres (Projet Urban Sprawl, 2007) ou le New Image Art à LA (Projet The Wall, 2007), pour utiliser chaque centimètre de l’espace.


Faisant parti de la légendaire communauté de street artists du 11 Spring Street, avant que le bâtiment ne soit vendu, il est revenu cette année à ses racines brooklyniennes en exposant à la English Kills Gallery de Bushwick, du 12 avril au 8 juin.

Il a transformé la galerie en une attraction mettant en scène d’énormes créations dans un labyrinthe obscure, sous UV, fait de tunnels, de chutes et d’échelles s’entremêlant avec des pantins de bois de 6m de haut. La lumière noire ramenait ses géants fluorescents à la vie, dans le fond on pouvait voir une énorme paire de mains, tenant une paire de ciseaux et s’automutilant les doigts… Tous les murs de la galerie étaient revêtus de noir, arborant des fleurs « Supine style » ultra-colorées.

« Dirt Mansion » est sûrement l’expo de l’artiste la plus aboutie à ce jour, elle représente parfaitement cet art ludique, qui, qu’on aime ou pas, ne peut que nous surprendre.


Un nombre important de photos sont mises en ligne via son site Flickr.

ENJOY!